Photos & texte : Baudouin Jager

Petite confession, la photographie argentique c’est génial, mais l’idée de shooter sur pellicule provient sûrement plus de mon côté flemmard que d’autre chose. L’analogique a un côté instantané qui évite le long traitement post-production des clichés numériques. Durant deux mois, j’ai alors expérimenté la photo à l’ancienne, en parallèle d’un stage chez Kidston Motorcars, courtier automobile à Genève. L’expérience était fantastique, c’est quelque chose que je n’oublierai jamais. J’ai donc quitté Bordeaux pour la Suisse avec une valise parsemée de chemises repassées par maman, de belles chaussettes… Et de quelques cols roulés, parce-qu’il fait froid en Suisse. Toute la place restante a été remplie par mes appareils photos et les pellicules que j’allais tester. Genève me voilà, et je vous propose un résumé de mes neuf pellicules et de ma première expérience photographique avec un Leica (la Rolls Royce des appareils photos ndlr) !

Préambule

Si vous avez quelques connaissances en prise de vue, et que vous connaissez déjà bien l’argentique, vous pouvez faire un saut jusqu’au Chapitre 1. Les curieux et autres lecteurs nés après les années ’90, restez ici ! La pellicule c’est un peu mystérieux. C’est ce que vos aïeuls utilisaient quand vous partiez en vacances, et qui semble tellement moins bien que le numérique. Pour vous mettre dans le bain, partageons le jargon rudimentaire pour comprendre le fonctionnement :

Pellicule : C’est le support sur lequel vous allez prendre la photo. Elles ont toutes une personnalité et sensibilité unique : certaines sont en noir et blanc, avec plus ou moins de contraste ou de grain, d’autres sont en couleur, font apparaître des couleurs chaudes ou froides, une saturation importante ou pas … c’est elle qui détermine l’ambiance de la prise de vue. La pellicule, aussi appelée film, réagit à la lumière et permet de figer l’image.

ISO : Chaque pellicule a une sensibilité à la lumière, appelée sensibilité ISO. Par exemple une ISO 50 n’est pas très sensible, alors qu’une ISO 400 sera huit fois plus sensible. Plus la valeur de l’ISO est élevée, meilleures seront les photos en basses lumières, mais plus rapide devra être la vitesse en plein jour pour compenser. C’est le seul réglage qu’on ne peut pas changer manuellement et qui soit inhérent au film utilisé.

Ouverture : L’objectif dispose d’un diaphragme, qui agit comme une sorte de volet faisant rentrer plus ou moins de lumière dans l’appareil. En jouant avec ce réglage, vous déterminez la luminosité de la photo et la profondeur de champ (le flou en arrière-plan).

Vitesse : L’appareil, juste derrière l’objectif, dispose d’un volet qui s’ouvre pour exposer la pellicule à la lumière. La vitesse d’exposition est donnée en secondes : 1/4 de seconde ; 1/1000 de seconde… C’est ce qui nous permet de figer l’instant ou donner une sensation de vitesse. La luminosité des photos est aussi relative à la vitesse.

Le défi est de pouvoir allier ces trois réglages pour avoir une photo bien exposée à la lumière et le rendu que l’on recherche : flou en arrière-plan, sensation de vitesse… Une fois les bases théoriques assimilées, on met la pellicule dans l’appareil, on prend nos 24 ou 36 photos, puis on sort la pellicule de l’appareil pour la développer.

Chapitre 1 : Genève et les Alpes

L’amuse-gueule : Kodak Gold 200

La Kodak Gold 200, c’est un peu le Petit Beurre de la photo argentique. Ce n’est pas cher, et c’est très bon quand il n’y a rien d’autre dans l’armoire. On en trouve vraiment partout (FNAC, n’importe quelle boutique photos) et, je me répète, ce n’est pas cher. Franchement, le résultat de cette première pellicule n’est pas glorieux, les prochaines photos ne pourront qu’être meilleures. C’est aussi ça l’argentique !

Weekend à la neige : Ilford FP4+ à Chamonix

Deuxième weekend en Suisse, je reçois la visite surprise de mon frère. Programme du samedi, ski entre le soleil et la mer de nuages de Chamonix. C’est ma première pellicule en noir et blanc et je l’ai choisie pour jouer avec le contraste entre la neige, les sapins, les nuages et le soleil. On peut aussi faire des portraits agréables avec un arrière-plan qui se détache facilement. Je ne sais pas comment l’expliquer, mais si on enlève le temps passé à sortir l’appareil caché sous le manteau, les idées de photos arrivaient de manière très fluide.

« La Kodak Gold 200, c’est un peu le Petit Beurre de la photo argentique. Ce n’est pas cher, et c’est très bon quand il n’y a rien d’autre dans l’armoire. »

Date de péremption : Kodak Gold 200 périmée

Retour dans les Alpes, où j’ai réussi à trouver une Gold … de 23 ans d’âge, dans une boîte siglée des JO de 1996 ! Comme j’ai lu qu’il fallait estimer qu’une pellicule perd 50% de sa sensibilité tous les dix ans. Si mes calculs sont bons, je me suis retrouvé avec une ISO 50. Merci le soleil ! Hormis le teint jaune-orangé qu’il donne aux visages, elle a super bien tenu son hibernation cette Gold. Un grain imposant, des reflets de soleil assez sympathiques, j’ai bien aimé ce qui est ressorti.

Un Leica M10 pour préparer Rétromobile

Avant de partir à Paris, mon maître de stage m’invite à aller chercher un Leica M10 au magasin. C’est la première fois que j’ai un Leica à ma disposition, pour une journée, et je n’ai pas été déçu ! Le poids, la mise au point manuelle, le réglage de l’ouverture : tout semble si bien construit, si parfait. Ce que j’ai trouvé de plus incroyable était l’ambiance qui en émane ; on sait qu’on a un appareil hors du commun entre les mains et on ne veut pas se décevoir. Soit il y a beaucoup de réflexion derrière chaque photo, soit les photos sortent tout droit du cœur. Sur la longue route vers le bureau, j’ai voulu faire durer le plaisir. C’est à ce moment que j’ai réalisé que, même en hiver, Genève est une ville sympathique pour les photographes automobiles. A l’angle d’une rue, une 911 Turbo Targa, puis une Ferari 250 Lusso devant un atelier. Une photo de la plus belle auto du monde s’impose.

Chapitre 2 : Rétromobile

La plus économique : Fujicolor C200

Pour mon premier jour sur le Salon, je voulais faire simple, le temps de m’adapter à cette ambiance particulière. J’ai mis quelques temps avant de sortir mon appareil, et je vous avoue que les idées de photos étaient assez difficiles à trouver. Le manque de place sur le salon impose des angles de vue, et pour moi qui aime cadrer mon sujet dans son environnement, j’ai vraiment eu du mal à composer. Dernière pellicule mais non des moindres, la deuxième des Fujicolor C200 du salon. Plongée dans mon Nikomat le lendemain de la fermeture pour le post-salon, c’est avec cette pellicule que j’ai réussi à immortaliser certaines des photos que j’ai faites qui me rappellent les meilleurs souvenirs de l’hiver. Mais, avec une pellicule à moins de trois euros, il fallait bien qu’elle ait un défaut majeur. Sous les arcades du parc des expos, elle fait ressortir sur les photos des tons vert kaki, ce qui ne fait jamais plaisir quand on récupère les photos après le développement. Au moins, dehors, elle a assuré. Il est impossible de résister au postérieur d’une Miura, prête à rentrer dans un camion semblant bien trop étroit pour elle.

Stop à la couleur : Kodak T-Max 400

Envie de tester un film noir et blanc avec un grain très fin, j’ai chargé une Kodak T-Max 400 dans mon boîtier. Grosse erreur, je pensais que sa sensibilité me permettrait de faire des photos la nuit dans Paris. Une douzaine de bonnes photos sont gâchées par une sous-exposition flagrante : comment être vite rappelé à son inexpérience. En salon, je ne recommande pas trop le noir et blanc. Sauf avec une composition parfaite et un contraste élevé, c’est plutôt compliqué de sortir la photo qui sépare le sujet de son environnement et vous fait l’effet « waouw ».

« L’Ektar est presque aussi sensible à la lumière que l’on peut l’être au design du Multipla. »

Changement de gamme : Kodak Ektar 100

L’Ektar est presque aussi sensible à la lumière que l’on peut l’être au design du Multipla. C’est une pellicule sursaturée proposant des couleurs parfaites, une ambiance inégalable et du contraste. C’est sûrement le plus gros coup de cœur de cet hiver. Les couleurs saturées sont fidèles, les portraits ne donnent pas aux gens un teint de peau-rouge, et globalement elle a une bonne latitude et permet de rattraper les erreurs de réglage. C’était le film idéal pour les capturer les « Stratos Skittles » de Lukas Hüni, et pour bien reproduire le côté pailleté de la Miura Roadster. J’ai hâte de voir à quoi elle ressemble l’été, avec un coucher de soleil.

Toujours en haut de gamme : Kodak Portra 400

Encore une pellicule haut de gamme, certes, mais la Portra promet des effets inverses à l’Ektar. J’ai été déçu par son rendu sous les lumières du salon. Les couleurs ne sont pas fidèles et trop fades, comme celle de la Miura P400 du Shah qui ressort rouge alors qu’elle est en réalité orange. Ça ne donne pas un look particulièrement plaisant. Les portraits ne sont pas géniaux, la pellicule ne tient pas la moindre sous-exposition et n’est même pas assez sensible pour des photos en extérieur une fois le soleil couché. Cela dit, sur des tons plus neutres comme le gris et bien exposée, c’est une merveille. A mon avis, une pellicule à vraiment maitriser pour shooter intelligemment, ce que je n’ai peut-être pas fait.

Chapitre 3 : Bilan

Alors, après deux mois à photographier uniquement à l’argentique, qu’est-ce que ça fait ? Hormis pour le compte bancaire, c’est vraiment plaisant. Je ne peux que vous recommander de donner une chance à cette technologie dépassée, qui apporte un plus à vos qualités d’observateur et de photographe.

Une pellicule, ce n’est certes pas exempt de défauts et de contraintes : tarifs, praticité, utilisation, style déterminé par le choix du film, il y en a quelques-uns. Mais ça apporte tellement qu’ils deviennent insignifiants : on apprend beaucoup sur le plan technique et celui de la composition.

Plus important encore, la pellicule nous apprend à faire des choix et vivre le moment présent. C’est cet état d’esprit qui m’a le plus apporté, et je pense sincèrement avoir gagné énormément en passant ces deux mois en Suisse.

Alors lancez-vous et profitez de cette expérience unique avant qu’il ne soit trop tard : #filmisnotdead !